Les Veuves de Steve McQueen

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Couronné d’un succès public et critique avec 12 Years A Slave en 2014, lui ouvrant un avenir sans limites dans le paysage hollywoodien, Steve McQueen s’était jusque là, à l’exception de Shame, fait le chantre d’un cinéma historique solennel, réaliste et sans concessions dans la captation de l’innommable et d’individus investis corps et âme dans une cause, ou l’acquisition d’une forme de liberté. Avec Les Veuves, adaptation d’une mini-série anglaise de 1983, et co-écrit avec Gillian Flynn — à qui on devait déjà le roman puis le scénario du Gone Girl de David Fincher—, McQueen réalise son premier film de braquage, genre américain par excellence, lui permettant d’observer par cette voie les troubles actuels du pays. L’action se déroule à Chicago, et quatre femmes, épouses de braqueurs qui ne se connaissent pas, se retrouvent à devoir rembourser une dette après qu’une opération réalisée par ces derniers a mal tourné. Pendant une bonne heure, une promesse très alléchante illumine le film, celle de restituer au film de braquage sa conscience politique, par des sujets forts comme les inégalités subies par les minorités, mais aussi entre hommes et femmes, et d’offrir la détonation visuelle et symbolique immanent au genre. Mais fidèle à ses obsessions, McQueen filme d’abord des corps, les entrelaçant dans un acte amoureux avant de les projeter dans l’image qui suit face à la violence la plus totale, le cauchemar d’un braquage qui finit en bain de sang.

Avant d’être le pamphlet que rêve secrètement le réalisateur britannique, Les Veuves se regarde surtout comme une tragédie, dont la fatalité est à trouver dans la chair de ses personnages et la manière dont la société vient planter ses dents dedans. Les femmes que met en scène McQueen viennent toutes de milieux différents, mais ont en commun une présence masculine qui a veillé sur elles comme des maitres leur ayant lentement confisqué  l’opportunité de se réaliser en tant que femmes. Elles sont désormais seules. En entreprenant le braquage que leurs époux n’ont pas pu réaliser, elles espèrent s’affranchir définitivement de cette forme de toxicité masculine, qui s’inscrit concrètement dans les menaces d’un politique qui réclame l’argent qui lui a été dérobé, mais aussi symboliquement par la mise en scène et le montage du film. Hantée par des images d’un passé qui lui a volé ce qu’elle avait de plus cher dans ce monde, Veronica, tête pensante de l’opération campée par Viola Davis, concentre toutes les caractéristiques du personnage mcqueenien. Elle est un corps qui sécrète à l’image un lent poison qui instille au film sûrement ses plus belles idées de dramaturgie. L’atmosphère poisseuse du métrage permet au chef opérateur Sean Bobbitt de confirmer la beauté de son travail, exposant dans la moiteur des corps une espèce de grâce, une puissance inattendue.

Les élans les plus violents, presque hystériques, de ce cinéma-là s’accommodent parfaitement à l’urgence du film de braquage. Là où 12 Years A Slave manipulait la notion de temps via un corps-individu dont on annihilait le pouvoir de penser et d’exister, on tente ici d’utiliser au mieux les talents de chacun, par ailleurs pas toujours très bien illustrés dans le film, afin de survivre face à un danger qui s’achemine promptement vers les héroïnes. Portés par un Daniel Kaluuya méconnaissable, mu par une animalité qu’on ne lui connaissait pas alors, les hommes de main du politique s’affairent à éliminer chaque intermédiaire menant à la bande de femmes, autour de brèves séquences qui révèlent davantage le talent de mise en scène d’un cinéaste, plus à démontrer, qu’un réel projet de cinéma visant à épaissir le propos du film. Si Les Veuves est thématiquement très dense, effleurant quelques-uns des sujets les plus brûlants d’aujourd’hui (l’émancipation féminine, le racisme, la discrimination positive ou la corruption du monde politique), il donne aussi cette impression d’être encombré par autant de pistes lancées en cours de route et qui mériteraient chacune un film entier. La lourdeur dans l’atmosphère, mais aussi dans l’évocation du contexte social et politique de Chicago, ne produit jamais l’embrasement promis dès les premières images du film et finit par rendre l’ensemble un peu commun, indéniablement maîtrisé mais engoncé dans le ton supra-sérieux voire sentencieux du cinéma de Steve McQueen.

Il est finalement assez difficile de dire si la conclusion du film est très décevante ou le fruit du regard empli de fatalité du cinéaste et de la scénariste sur leurs héroïnes et le monde qui les entoure. La violence que saisit le film, pas si loin de celle visible quotidiennement dans l’actualité, a malgré tout quelque chose de constitutive, de quasi-matricielle à la filmographie de McQueen. Quand il se déleste des envies de « grand cinéma » de son metteur en scène, Les Veuves illustre à merveille cette reproduction à l’infini de la violence des hommes, alimentée par une quête de pouvoir et de liberté qui finit par aliéner tout un chacun, jusqu’à une acceptation de cette dérive dans sa chair comme la condition sine qua non à une forme de liberté. Le crescendo du film ne s’illustre donc pas tant dans la mécanique du heist-movie, mais dans le déplacement d’un idéal d’émancipation qui se change en une détermination à neutraliser le bourreau, les hommes qui ont ravagé l’horizon des possibles de ces femmes. A une époque qui s’autorise enfin à révéler au grand jour les vampires ayant séjourné aux plus hautes strates de la société, le film de McQueen sonne juste mais aurait étonnamment gagné à être moins terre-à-terre, à s’aventurer dans le Mal dans ce qu’il a de plus vénéneux, à être moins contrôlé pour faire poindre une terreur semblable à celle palpable dans 12 Years A Slave. Là se loge le problème de ce quatrième long-métrage : trop propre sur lui, trop conscient de la force des sujets auxquels il touche, Les Veuves fait, en fin de compte, ressortir les défauts constants de l’œuvre de Steve McQueen, soit la Toute Puissance conférée aux images, et à leur beauté, sur le propos que celles-ci pourraient servir.

Les Veuves | Réalisé par Steve McQueen | Ecrit par Gillian Flynn et Steve McQueen | Avec Viola Davis, Michelle Rodriguez, Elizabeth Debicki et Cynthia Erivo | Durée : 2h10 | Date de sortie : 28 novembre 2018

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