Une Affaire de Famille Hirokazu Kore-Eda

Une affaire de famille

La liberté des autres

Le nouveau film de Hirokazu Kore-Eda s’ouvre sur une scène de vol. Deux personnages, un homme et ce que l’on suppose alors être son fils, errent dans un supermarché. Un langage secret s’instaure entre eux, les mains dessinent le plan d’action, les positionnements de chacun ont été réfléchis. Un geste d’encouragement et la mission peut commencer. Les sacs se remplissent, dans un silence que seul le bruit des emballages vient combler. L’arnaque est parfaite, sans encombres, d’une facilité enfantine. Et cette entrée en matière incarne certainement tout le propos, et le doute inhérent à celui-ci, de Une Affaire de famille. Qu’est-ce qui fait une arnaque ? Le butin ou l’expérience intime qui en découle ? Et de façon plus vaste, où s’arrête la morale pour céder le pas à l’humain ? Pour la tribu recomposée du film, faite de laissés pour compte et d’individus au passé trouble, il est évident qu’il est question de survivre économiquement dans ce Japon qui n’a cessé de la repousser à la marge. Pourtant, il se joue aussi davantage, comme une révolte sentimentale qui parvient à rendre magnifique le moindre échange. Plus qu’un monde à soi, les héros du film de Kore-Eda, par la cellule familiale, se voient donner un rôle, une responsabilité à assumer et dont ils s’étaient longtemps trouvés dépourvus. Ils ne se nommeront jamais vraiment, leur nom n’étant pas non plus réellement celui qui leur a été assigné à la naissance. Et au malaise que pourrait provoquer la situation de misère économique dans laquelle tous vivent, la sensation d’appartenir à quelque chose de plus fort subsiste, temporairement.

Dans le petit groupe de personnages qui existent à l’écran, Kore-Eda choisit, comme sur I Wish ou Nobody Knows, de discrètement se focaliser sur deux enfants, Shota et Juri, qui semblent alors emprunter des chemins contraires. Le premier, aux portes de l’adolescence, décèle progressivement la supercherie de cette famille de fortune et l’attachement complexe qu’il ressent envers chaque membre. La seconde, plus jeune, est recueillie alors que le chef de la tribu la trouve, un soir d’hiver, délaissée et affamée. En mal d’attention, elle s’offre à eux et change de vie sans lutter. Regarder cette famille par les yeux de la jeunesse permet à Kore-Eda d’entretenir de réelles ambiguïtés sur la situation vécue par les personnages. Ainsi, l’idée que ces enfants aient pu avoir été enlevés à leur famille est contrebalancée par une réelle gratitude d’avoir été vus et nourris, juste pris en compte. De même, le cynisme absolu des deux protagonistes censés camper les rôles de père et de mère dans la famille, Osamu (Lily Franky) et Nobuyo (Sakura Andô), ne peut résister à l’évidence qu’ils ont bel et bien un désir profond d’être considérés comme tels. Ce que montre le cinéaste japonais, avec une acuité qu’on lui connaissait depuis longtemps et qui pouvait s’être dégradée au fil du temps, c’est l’idée que les liens entre les êtres, aussi corrompus soient-ils du fait de nombreuses conventions sociales, peinent à résister à une forme de jeu, l’opportunité de vivre comme les autres, chose qui jusqu’alors semblait inaccessible. Dans ce qui est probablement la plus déchirante scène vue au cinéma cette année, soit la rencontre entre Aki (Mayu Matsuoka), jeune fille devenue escort, et son client, la hiérarchie entre les deux individus, régie par la notion de clientélisme, explose en un plan où, en lieu et place d’un peu de sperme, l’homme dépose une larme sur la cuisse de la fille. La suite de la scène est une étreinte qui dévoile au grand jour une tristesse similaire, une impossibilité à révéler pleinement ce que chacun est. Capable de dévoiler la corruption des âmes dans la société japonaise, Kore-Eda sait aussi retourner le procédé à son avantage pour exposer le plus purement la fragilité des êtres.

La pression sociale qui demeure et écrase les personnages de Une Affaire de famille pourrait à ceci près rappeler celle qui était déjà aux fondements déjà de la révolte du héros donquichottesque de Moi, Daniel Blake de Ken Loach, Palme d’Or en 2016. Bien heureusement, Hirokazu Kore-Eda s’avère plus agile et délibérément moins aride dans son traitement d’une certaine misère, toujours entre la pudeur et un onirisme qui surgirait du banal. Ce que révèle la dernière partie du film, déconstruisant par le langage l’espoir que cette famille puisse exister, c’est avant tout la rigidité du système familial japonais (où la mère ne peut être mère qu’en vivant l’accouchement) et l’indifférence face au devenir de ses habitants. En une succession de tableaux et de miroirs insoutenables, c’est aussi une forme de solitude collective qui point, où chacun se retrouve à menacer l’autre pour garder son emploi, à dépouiller un semblable pour maintenir une barque déjà submergée. L’intelligence du cinéma de Kore-Eda se situe là encore dans cette capacité à ne pas hurler son propos pour espérer attirer l’attention sur lui. Il choisit de bâtir une expérience émotionnelle équivalente à celle ressentie par les personnages, un appétit de vie teinté de cette doucereuse mélancolie d’un temps qu’on ne possède déjà plus. La chronique de Une Affaire de famille est noire, à bien des égards cruelle, mais elle révèle, avec une délicatesse inouïe, le dilemme insoluble entre le bien-fondé de l’action humaine et la volonté de pourvoir à des désirs personnels, mais certainement égoïstes. Cette année, peu de films auront pu à ce point nous troubler, à la fois par leur beauté et les tourments qu’ils nourrissent en eux.

Une Affaire de famille | Ecrit et réalisé par Hirokazu Kore-Eda | Avec Lily Franky, Sakura Andô, Mayu Matsuoka et Kiki Kirin | Durée : 2h01 | Date de sortie : 12 décembre 2018

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s