La Favorite de Yorgos Lanthimos

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Réalisé par Yorgos Lanthimos

Ecrit par Deborah Dean Davis et Tony McNamara

Avec Olivia Colman, Rachel Weisz, Emma Stone et James Smith

Durée : 2h

Date de sortie : 6 février 2019


Sans titre

La rencontre entre Yorgos Lanthimos et le film d’époque était de ces rêves qui ne nous avaient pas encore traversé l’esprit, mais qui semblait en vérité évidente. Arrivé au stade terminal de son système avec le pénible Mise à mort du cerf sacré, Yorgos Lanthimos avait fini par se perdre en de froides démonstrations formalistes, qui zieutaient plus qu’elles ne le devaient du côté des tragédies grecques, trop sûres de leurs allégories. Tout en continuant à pâtir des défauts de son auteur, La Favorite n’en demeure pas moins ce que Lanthimos a produit de plus revigorant dans sa filmographie depuis Alps.

En s’imprégnant des codes du film d’époque, son goût pour l’ornement outrancier (dans les décors, le langage et les accoutrements), le réalisateur parvient pendant la quasi-totalité du film à en tirer lui-même quelques-uns des meilleurs moments de son cinéma. Dans un exercice tragicomique déséquilibré et joyeusement boursouflé, le Grec soutire cependant d’un récit de luttes entre une courtisane et une servante pour les beaux yeux de la reine Anne une fable amère sur le pouvoir. Le trio de personnages féminins s’inscrit dans une thématique forte du cinéma de Lanthimos, soit le rapport entre l’ordre (symbolisé par la reine et Lady Sarah, respectivement jouées par Olivia Colman et Rachel Weisz) et le chaos (la servante Abigail campée par Emma Stone) dans l’équilibre du monde. Comme souvent chez le réalisateur, le monde de La Favorite est en vase clos, et si l’on évoque très souvent les intérêts du peuple, on ne sortira finalement jamais vraiment du palais. Les intrigues en son sein suffiront à Lanthimos pour raconter, et ce d’une façon parfois brillante, comment l’idée de renversement, et les fantasmes qu’elle suscite (aussi bien politiques que sexuels), nourrit l’ordre en place.

Le film est envahi par un nombre incalculable d’images soulignant la pourriture qui infiltre les corps de ceux qui habitent le palais royal : infections, cicatrices, vomissements, « boue qui pue »… La royauté apparaît larvée par un sentiment mortifère, d’autant plus accru qu’une guerre contre la France s’éternise et provoque de profondes divisions au sein du Parlement. En matière d’images, Lanthimos ne s’est jamais laissé aller à ce point dans le graphique, jusqu’à en faire un élément de grotesque. Par instants, toute la puissance comique du cinéma de Lanthimos, s’exprimant étroitement avec son versant misanthrope, dans un choc des corps, violentés, humiliés, tout cela amplifié par un montage rugueux, se retrouve dans La Favorite. Le film s’avère parfois féroce, et cette énergie, qui s’illustre aussi dans la richesse visuelle du film (le travail majestueux à l’image de Robbie Ryan n’y est pas anodin), permet d’oublier momentanément les faiblesses d’écriture et le pompiérisme du cinéaste. L’étrangeté manifeste de cette Favorite se situe dans le fait qu’on est bel et bien dans un film de Yorgos Lanthimos, et malheureusement dans un film de Yorgos Lanthimos. On y retrouve par touches la sensibilité pudique de The Lobster, les émotions contradictoires qui agitent les protagonistes principaux du film (est-ce bien nécessaire de régner des personnes qui sont incapables de nous aimer ?). Puis, quelques images après, l’infatigable routine reprend ses droits, avec ce besoin toujours plus fort d’affirmer sa détestation pour tous ceux qui se trouvent dans le cadre, tour à tour pour leur candeur (évidemment) risible ou leur emploi d’un cynisme infect pour s’élever socialement. Chez Lanthimos, viser haut, le Sublime, c’est écraser tous ceux qui prennent part à son cinéma.

Finalement tout aussi illustratif que ces prédécesseurs, notamment par son usage répété du fish-eye pour déformer l’image jusqu’à l’absurde, La Favorite se sauve, avant sa dernière image qui saccage tout l’édifice, dans un jeu de balançoire entre la complexité des situations vécues par ces trois femmes et le simplisme des paraboles utilisées par le cinéaste. Ce mélange de détresse et de grossièreté nourrit tout un ensemble de réflexions censées former un discours global sur la condition féminine de l’époque et d’aujourd’hui, mais elles ne sont souvent jetées à l’écran qu’en tant qu’ébauches. A la fois maitre et prisonnier du statu quo entre l’ordre et le chaos qu’évoque le film dans sa phase la plus tragique, Yorgos Lanthimos pourrait avoir réalisé avec La Favorite quelque chose comme un film-somme, où chaque image se trouve affectée par les obsessions et troubles du cinéaste. Pourtant il réside à la toute fin de ces deux heures cette impression tenace d’avoir assisté à un coup d’épée dans l’eau, la possibilité d’un très grand film foutu en l’air par une dernière image qui plaque furieusement des images de lapins comme autant d’explications pompeuses laissées par le cinéaste durant le film. Le constat qui demeure est bien que Lanthimos s’enferme dans un cinéma certes récréatif, mais drainé de la violence qu’il voudrait à l’origine et à la conclusion de tous ses récits. 

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