Les Eternels de Jia Zhangke

Les Eternels


Ecrit et réalisé par Jia Zhangke

Avec Zhao Tao, Liao Fan, Xu Zheng et Casper Liang

Durée : 2h15

Date de sortie : 27 février 2018


Les déshérités

A l’heure où le cinéma tente de s’approprier tous les outils de captation d’images (téléphones, webcams), le nouveau film de Jia Zhangke aurait pu en être, tant la mobilité est au coeur même de son propos. Faire comme Soderbergh récemment, prendre un iPhone et partir à l’aventure. Mais cela aurait été peut-être trop aisé pour le Monsieur. Le décor est planté dès les premières images : un bus. La caméra déambule dans les allées et se pose sur quelques visages, dont l’image d’un enfant qui revient à deux reprises. L’entrée en matière est énigmatique mais le film s’éclaire quelques minutes plus tard, une fois encore chez le metteur en scène, par la musique. Elle a fini par faire discours chez le cinéaste chinois, qui dans Au-delà des montagnes utilisait le tube des Pet Shop Boys, Go West, pour raconter le fantasme illusoire d’individus zieutant l’Occident comme la garantie d’un monde meilleur. La mondialisation avait la forme de cet idéal, mais de sa promesse il n’a demeuré qu’un sentiment étrange de dépaysement dans son propre pays. L’emploi ici de l’hymne des Village People, YMCA, a aussi cette teneur douce-amère. L’entrain de la chanson peine à dissimuler le mal profond de la société chinoise et la douloureuse métamorphose de ses valeurs avec l’idéologie capitaliste qu’elle a choisie de faire sienne.

Le talent de Jia Zhangke se trouve dans sa capacité à ne jamais assommer le spectateur d’un de ces « portraits au vitriol » dont le cinéma contemporain a le secret. Mêlant le micro-récit au roman national chinois, Les Eternels narre d’abord l’histoire d’un amour, étalé sur trois périodes (2001, 2006, 2018), sur fond de luttes de pouvoir dans la pègre chinoise. Qiao (Zhao Tao) et Bin (Liao Fan) s’aiment et mènent une vie fastueuse parmi leurs « frères », leurs hommes de main qui s’affairent avec loyauté à faire régner l’ordre à Datong. Un soir, le château de cartes se renverse lorsque Qiao se retrouve à braquer une arme sur les hommes qui agressent Bin. A sa sortie de prison, cinq ans plus tard, l’ordre a été bouleversé et elle est orpheline de la famille de substitution qu’elle s’était constituée. Les malfrats du passé sont aujourd’hui entrepreneurs, et les hommes de main désormais à la tête de la pègre. Elle part à la recherche de Bin pour reconstituer le lien avec son passé heureux.

Moins ample que son précédent film, Les Eternels pourrait être considéré, à tort, comme la confirmation que le cinéaste s’est assagi dans son commentaire sur la société chinoise. Or, Jia Zhangke, en choisissant de faire des moyens de locomotion le décor à une multitude de scènes, encourage surtout une forme de déracinement perpétuel qui infuse sur l’ambiance du film. Les ellipses temporelles semblent d’autant plus brutales qu’à l’inverse d’Au-delà des montagnes elles ne sont pas observables visuellement par un changement de format ou par une définition d’image qui gagne en précision (et en artificialité). Tout apparaît ici extrêmement diffus, indélicat, et l’absence de repères vécue par les personnages envahit aussi les images du film. En introduisant successivement dans le cadre des éléments inattendus qui viennent contrarier le modèle du film de gangsters, comme une centrale électrique ou des smartphones, Jia Zhangke y intègre son point de vue de cinéaste. Ces éléments manifestent le rôle insidieux de l’environnement des personnages sur leur devenir.

C’est aussi par cela qu’il est l’un des artistes les plus passionnants en activité : le Chinois effleure pour mieux laisser la porte ouverte à la réflexion du spectateur. La Chine elle-même a choisi de mettre en sommeil son traditionalisme, pour communiquer avec le reste du monde. Mais le désir d’un dialogue, mondialisé, numérisé, a dépouillé les provinces de ses habitants pour n’encourager qu’à la construction d’interminables corridors, dans lesquels les valeurs autrefois défendues par Qiao et Bin n’ont plus leur place. Dans son désespoir amoureux, sa quête illusoire de réhabilitation d’un ancien monde, Qiao en est le témoin et la victime collatérale.

Et lorsque dans une ultime image, captée par une caméra de surveillance, Qiao apparaît atterrée, ébranlée, c’est toute la puissance tragique du cinéma de Jia Zhangke qui reprend ses droits. Symboliquement piégée, réduite en une pure figure numérique, les destins de l’héroïne et du film basculent conjointement. En produisant un travelling sur une image elle-même produite par une caméra, Jia Zhangke figure une nouvelle frontière, invisible, entre le cinéma et le réel. Pour la première fois, le cinéaste semble imaginer l’effrayante potentialité d’un art qui ne pourrait désormais plus raconter le monde que partiellement, rendu impuissant par des médiums dépourvus de tout effet dramatique, faisant corps avec les individus. On connaissait la fascination du réalisateur pour le temps, sa fragmentation, sa dégradation, sa reconstitution. Nous voici avec Les Eternels face à un sublime film spatial, dans ses décors lunaires, par ses personnages condamnés à n’être que voyageurs. Et sa densité vertigineuse n’a d’égale que la mélancolie de cette parenthèse poétique, perdue dans le second acte, qui saisit à merveille la sidération mêlée d’inquiétude de l’Homme pour ce qui dépasse les frontières de sa charmante petite condition.

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