Un Grand voyage vers la nuit de Bi Gan

Un Grand voyage vers la nuit

Le temps imparti

Comment évoquer Un Grand voyage vers la nuit sans être aussi nébuleux que lui ? En voilà une question qui persiste dans l’esprit de celui qui écrit ces lignes depuis sa sortie en salles fin janvier, voire depuis sa mémorable présentation à Cannes en mai dernier. Le film de Bi Gan a cette force et cet inconvénient d’être une expérience bourrée de subjectivité : celle de son héros, dont le réel est infesté de vieux souvenirs amoureux, et celle du spectateur qui doit, avec ses armes, trouver sa place dans un récit par moments occulte ou parcellaire. En plongeant dans la psyché chaotique d’un homme dénommé Luo, revenu dans son village à la mort de son père et pour retrouver une femme autrefois aimée, le cinéaste chinois fait le choix de donner corps aux images du passé. A mesure que le personnage revient sur ses pas, retrouve des espaces déjà traversés et des visages auparavant familiers, les souvenirs envahissent le montage du film. Le premier acte est en cela formidablement confus, exigeant un investissement absolu du spectateur pour restituer dans l’ordre l’histoire de Luo. Le film lui-même le dit : le cinéma est faux, une mise en ordre d’images. La mémoire, elle, ne s’en embarrasse pas. Le film sera donc mémoire, ou ne sera pas. Mais cet entrelacement radical du passé et du présent n’a rien d’un énième geste auteuriste poseur. Bi Gan produit du discours : sur cette Chine post-industrielle, qui se désagrège en des paysages de ruine desquels il ne reste que des îlots de fantasme (un bar de strip-tease et un cinéma perdus au milieu de nulle part), mais plus encore sur son personnage et son refus clair de vivre une vie sans amour.

Autant le dire d’emblée, Un Grand voyage vers la nuit est tour à tour un absolu de romantisme et une réflexion d’une désarmante beauté sur la mémoire, et les regrets d’une vie vécue qu’à moitié. Le regard de Bi Gan sur son héros est sans équivoque : la caméra le suit comme elle suivrait un fantôme revenu traquer les vivants. Mais, et c’est là où la subjectivité de Luo s’exprime totalement : où peuvent-ils bien être, ces vivants ? Reclus dans le virtuel (les jeux vidéos ou le cinéma), ils vivent d’une autre manière la vie non vécue par Luo, figée dans des images rassurantes mais jamais concrètes. La 3D, qui connaît une seconde vie avec l’explosion du cinéma en Chine et que le film utilise dans sa deuxième partie, s’intègre elle aussi dans ce propos profondément mélancolique. Dans les campagnes désertées, le cinéma endosse désormais le costume du fantasme à portée d’oeil. Une porte ouverte vers un autre monde.

Le chaos du premier acte est encore plus flamboyant dans le second, désormais en dialogue avec une forme de fantasmagorie carrollienne en diable. Dans un plan-séquence de près d’une heure, Luo se rêve toujours à la recherche de la femme dans son village natal, mais le temps lui est désormais compté. La nuit est tombée, et c’est le solstice d’hiver. A l’aube, tout aura disparu, Luo avec. Le cinéma lui donne les clés d’un imaginaire décousu, ouvert à toutes les folies (un ping-pong avec un enfant dans une mine, s’envoler), mais le rappelle aussi à sa finitude de personnage fictif, condamné par l’écran noir. En proie à cette angoisse du sablier, le film ne devient pas pour autant plus alerte mais ranime tous les symboles auparavant vus dans la première partie pour les faire exister puissamment. Luo qui se voyait revivre les souvenirs du passé, en capacité à changer son destin, se retrouve au point d’orgue de sa quête à prendre conscience qu’il a laissé sa vie s’évaporer sous ses yeux, à force de déplorer la tournure que celle-ci a prise.

C’est sans doute là que se situe toute la beauté du film de Bi Gan. Il y a cette pleine confiance donnée à l’intelligence du spectateur, capable de reconstituer les liens parfois complexes entre des objets communs (une horloge cassée, une pomme) et leur symbolique totalement subjective (celle de Luo), puis cette faculté à faire malgré tout de la moindre image du film un évènement de cinéma. Rien ne fait figure de twist dans Un Grand voyage vers la nuit, et pourtant chaque prise de conscience du héros, chaque scène recouverte de son langage à lui, terrassent instantanément par leur mélancolie. L’exploit n’est donc pas juste technique ici. Il est à trouver dans le récit en lui-même, qui impose un système symbolique profondément intime et retors comme langue universelle. Une langue cinématographique, en soi. Tout ce qu’évoque le film trouve corps dans le réel, tout en conservant un peu de sa belle mystique. Pris dans la spirale du plan-séquence, qui étire le temps pour ne produire que des blocs d’images, les amants eux aussi deviennent un bloc, un récit commun. Conscients que leur amour n’est que l’héritage de tous les amours dont ils ont été les témoins ou les acteurs, ils ne cèdent pas pour autant à une forme de fatalisme qui réduirait le feu qui les habite à un tas de cendres. En une incantation, c’est l’éternité qui vient se surimposer sur l’inquiétude d’un monde sans lendemain. Soudainement, le coeur poétique du cinéma de Bi Gan s’emballe et l’énergie qu’il insuffle détruit toute barrière, temporelle, mentale, spatiale. Un Grand voyage vers la nuit est une œuvre fragile, et c’est la possibilité de la voir s’effondrer, de voir la maestria s’essouffler, qui en fait aussi un portrait du monde tel que le cinéma en produit peu.

Un Grand voyage vers la nuit | Ecrit et réalisé par Bi Gan | Avec Tang Wei, Huang Jue, Sylvia Chang et Lee Hong-Chi | Durée : 2h18 | Date de sortie : 30 janvier 2018

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