Once Upon a Time… in Hollywood de Quentin Tarantino

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A des temps indolores


Adulé ou conspué pour ses tunnels de dialogue, Quentin Tarantino a donc fait de Once Upon a Time… in Hollywood son film-tunnel, avec un film qui n’en montre pourtant aucun mais qui multiplie les trajets en voiture, et une intrigue limitée à son strict nécessaire, soit les pérégrinations de trois êtres à Hollywood. Pire que Boulevard de la Mort oseront certains, mais in fine le film le plus éthéré et imprévisible de son auteur. Dans cette ville-industrie qui empile les icônes, où les postes de télévision et ses spectateurs refusent de s’endormir, Tarantino n’a semble-t-il jamais été aussi peu intéressé par les fétiches de son époque, préférant cette fois-ci capter le sentiment indescriptible mais profondément tenace d’un temps, enjoué, qui défile sous nos yeux sans qu’on en connaisse la fin à venir. Un idéal, en soi. Le spectateur cependant sait : la nuit du 9 août 1969, Sharon Tate et trois de ses amis sont assassinés par des membres du clan Manson, dans la demeure de Roman Polanski sur Cielo Drive. Le film, dans lequel se succèdent les allées et venues, les traversées euphoriques de la ville, de son centre inondé par les lumières et néons jusqu’à sa périphérie où les décors mythiques de western logent désormais des marginaux peu loquaces et visiblement mal intentionnés, délaisse la marche funèbre pour sauver ses héros, comme dans les westerns où Rick Dalton (superbe Leonardo DiCaprio) campait les beaux rôles.

Once Upon a Time… in Hollywood raconte d’abord la nécessité de redonner à ceux qui autrefois jouaient les gentils la place qu’ils méritent, et ce même si cela ne dure pas et que d’autres prendront bien nécessairement leur place après. Quentin Tarantino avait six ans au moment où Sharon Tate perd la vie, et l’innocence de cet âge, l’indolence des images de la télévision vues par un enfant pèsent tout entier sur le film. Tarantino pense son film avec ce regard-là, celui d’un enfant qui n’attend à la fin d’un film ou d’un western à la télé rien d’autre que le triomphe d’un gentil sur des forces obscures. Le cinéaste, passé maître dans le genre de l’uchronie avec Inglourious Basterds et Django Unchained, rejouant deux des épisodes les plus tragiques de notre Histoire collective sur le mode du jeu de massacre cathartique et délibérément vain, fait planer deux heures durant le doute, la contingence d’assister à la reconstitution de l’assassinat sauvage. Il préférera rappeler cette évidence un peu naïve mais définitivement belle que le cinéma a aussi la possibilité de faire de nous à nouveau des enfants qui n’attendons rien d’autre que de voir les héros l’emporter sur les méchants — qui plus est, si ce sont pour Rick Dalton des salauds de hippies venus devant chez lui pour fumer de l’herbe. Et ce en dépit de la réalité et de ce que l’Histoire nous a malheureusement appris.

C’est toute la beauté de Once Upon a Time… in Hollywood que de rappeler le pouvoir unique de la fiction de distordre le réel et l’accommoder avec ce que nous attendons de l’existence, en faire un idéal probablement inaccessible, simpliste, mais viscéralement convoité. S’y révèle ici le conte annoncé par le titre, la rassurante perspective que tout finira bien, pour le spectateur et les personnages. Tous les cinéastes auraient minutieusement collé au réel, Tarantino, changé en cinéaste humaniste depuis au moins Django, l’a à nouveau joué autrement, mariant réel et fiction en un mélange détonant d’excitation et de mélancolie. Il prolonge ainsi le mensonge de la lettre de Lincoln dans Les Huit Salopards comme pour sauver avec le souvenir d’une époque qui fut heureuse et simple jusqu’au bout pour Sharon, Rick, Cliff et Quentin. En épurant son geste de cinéma, et en dilatant le temps pour en faire ressortir une forme de belle ivresse, le réalisateur a certainement réalisé son film le plus essentiel, impliquant l’intelligence du spectateur en un dédale théorique merveilleux et l’invitant comme peu de fois auparavant à s’émouvoir pour des personnages qui n’attendent désormais plus rien d’autre de la vie que de passer la tête chez leur voisin pour discuter. Sous ses airs d’errance nostalgique, il y a peut-être là le film qu’il fallait absolument avoir en 2019.


Un film écrit et réalisé par Quentin Tarantino

Interdit aux moins de 12 ans

Avec Leonardo DiCaprio, Brad Pitt, Margot Robbie et Emile Hirsch

Durée : 2h41

Date de sortie : 14 août 2019


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