Ad Astra de James Gray

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Faute d’amour


Tout juste redevenu icône chez Tarantino, le nouveau film de James Gray s’affaire à changer Brad Pitt en un gamin triste. Plutôt un gamin blessé d’ailleurs, d’un mutisme et une froideur pragmatique que seule une voix off, sondant l’esprit du personnage et présente tout au long du film, peut percer. Après plus d’une décennie à tenter de grandir et agir en adulte, l’astronaute Roy McBride apprend que son père, parti sur Neptune pour tenter de découvrir des formes de vie intelligentes et disparu depuis, serait bel et bien vivant. Un choc pour le fils qui se lance au service de la Nasa sur les traces du paternel, avec l’ordre de le mettre hors d’état de nuire, des témoignages attestant de l’état de folie dans lequel il aurait sombré. Immanquablement, dès son synopsis, Ad Astra rappelle celui d’Apocalypse Now de Francis Ford Coppola, mentor éternel de Gray, qu’il citait déjà dans son précédent film, The Lost City of Z. Mais face au gigantisme, à la fois matériel, spirituel et discursif du film de Coppola, le réalisateur de La Nuit Nous Appartient propose d’explorer l’absence, la faille constitutive de tous ses héros — comme il nous y avait déjà habitué.

Film de science-fiction oblige, Gray se joue de tous les motifs (le silence assourdissant de l’espace) et attendus du genre pour surtout livrer un film où le temps, depuis la disparition du père, a semble-t-il été suspendu pour Roy McBride. Dans une prestation assez minimaliste, Brad Pitt, ici en astronaute à fleur de peau et incapable de communiquer avec autrui (aussi abandonné par la femme qu’il aimait en début de film), arbore un regard fantomatique, comme rarement un cinéaste avait su le capter auparavant — au mieux, Andrew Dominik quand il en faisait son Jesse James. Ce qui frappe d’emblée, c’est l’austérité de l’espace tel qu’il est dépeint par Gray, et la manière dont ce territoire, censé symboliser l’Oubli et la petitesse de l’individu face au cosmos, ne se dessine qu’en échos avec la Terre que chacun s’empresse de fuir. Plus proche en ce sens de ce que proposait Gravity d’Alfonso Cuarón, sans le sensationnalisme de la mise en scène du Mexicain, Ad Astra regarde deux heures durant les étoiles et le vide intersidéral comme pour chasser la mélancolie humaine et les désastres laissés en bas. Mais, à la manière de bien des films du cinéaste américain, tout ceci ne semble être qu’un voile et inévitablement les sentiments les plus mortifères finiront par resurgir même dans les recoins les plus obscurs que son héros traversera.

Anti-spectaculaire et résolument méditatif, le film ne cesse de traquer l’ombre des pères qui ont immortalisé le genre (Kubrick et Tarkovski notamment) tout en insistant à chaque séquence sur sa volonté d’embrasser autre chose, quelque chose de sentimental, de finalement très terre-à-terre. Le plus surprenant demeure cette discussion entre père et fils, où l’un, au corps marqué par le temps mais ultra-lucide, observe l’autre, dans la force de l’âge mais comme hébété. De ce qui devrait sceller la reconstruction du lien familial, soit l’acmé de tout le cinéma de James Gray, on assiste ici à l’impossible redémarrage du coeur, interrompu par l’individu qui se dérobe au destin qu’on lui traçait.

The Lost City of Z racontait une quête sans cesse repoussée par des éléments extérieurs à son héros (les hommes, les institutions, la guerre); dans Ad Astra, c’est comme si son héros n’embarquait jamais à bord du vaisseau, une pièce manquante l’obligeant à rester sur sa base. Mais plus qu’un film sur la relation entre un père et un fils, c’est surtout le récit d’une irréversible cassure entre deux générations qui s’exprime d’à peu près toutes les façons possibles, dans l’espace et au-delà. Quand d’autres figures parvenaient toujours à remplacer l’autorité parentale dans la filmographie du cinéaste, à l’instar du frère joué par Tim Roth dans le sépulcral Little Odessa, la solitude dans laquelle plonge le héros d’Ad Astra, qui ne peut plus converser qu’avec lui-même, illustre un point de non-retour.

Mourir en épousant jusqu’au bout son obsession, et en même temps le statut que le héros voulait être, ou retourner parmi les siens, en espérant un jour trouver une source de contentement, a toujours été le grand dilemme du cinéma de Gray. Ponctuées par une tonalité amère, les fins de ses films ont toujours refusé de se positionner radicalement, parce que l’existence s’y refusait aussi. Celle d’Ad Astra, pensée comme une résolution heureuse mais sans doute plus complexe qu’elle n’y paraît, apparaît comme une marche forcée vers l’âge adulte. Quelque chose comme une révérence derrière des commandements aux atours éculés (« Je vivrai et j’aimerai »), qui peine à cacher l’échec du héros à se reconstruire pleinement (si toutefois il l’a déjà été) tout en lui offrant l’espoir de vivre paisiblement dans un univers qu’il serait capable de manipuler à sa guise. L’angoisse de ne jamais prendre possession du monde que l’on convoite n’a jamais été aussi éloquente dans le cinéma de James Gray que dans ce film sinueux mais assurément mémorable.   


Un film réalisé par James Gray

Ecrit par James Gray et Ethan Gross

Avec Brad Pitt, Tommy Lee Jones, Ruth Negga et Liv Tyler

Durée : 2h03

Date de sortie : 18 septembre 2019


 

Un commentaire Ajouter un commentaire

  1. princecranoir dit :

    Très belle approche du film de Gray, qui remet Pitt au centre du débat dans un rôle en effet bien proche du bandit spleenétique Jesse James.

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